Poèmes

La fatuité

Un soûfi, fort pieux, habitait le Caire et ne prononçait jamais un mot. De tous les pays, les hommes les plus éminents venaient visiter ce religieux, comme les papillons se précipitaient vers une flamme.

Une certaine nuit, le religieux se remémora le dicton fameux: Le langage permet à l’homme de se faire appécier. Il estima qu’il ne pouvait plus se taire, sous peine de se nuire.

Il parla, et tous ses amis furent unanimes à déclarer qu’ils ne connaissaient pas de plus grand sot. Non seulement on n’alla plus le visiter, mais on le tourna en ridicule. Et il quitta Le Caire, après avoir gravé ces lignes sur le mur d’une mosquée:

« J’ai eu le tort de ne pas lire dans mon intelligence comme dans un miroir ! Si j’avais fait cela, je ne serais pas maintenant la fable de la ville. Je devais ma renommée à mon silence… J’ai parlé, ma renommée est partie, je pars aussi. »

Vois comme la plume de roseau garde secrets les desseins du sultan ! Elle ne parle que sous les morsures du couteau qui la taille.

SAÂDI, 2013. Huitième histoire: la fatuité. In: Le Jardin des Fruits. Gallimard, p.32. ISBN: 978-2-07-045062-6