Poèmes

L’école de la patience

Un homme, dont les mérites étaient célèbres, avait un serviteur d’un caractère détestable et d’une laideur repoussante. On reconnaissait que la hideur de son visage unique. Lorsque ce serviteur recevait l’ordre de préparer un repas, aussitôt il se mettait en colère; lorsque le repas était servi, aussitôt il venait s’asseoir grossièrement à table. Le soir, il renouvelait son manège, non sans se garder d’offrir à son maître la moindre goutte d’eau. Les reproches, les coups le laissaient indifférent. Le jour, la nuit, il faisait un vacarme infernal dans la maison. Quelquefois, il précipitait les poules dans le puits. Souvent encore, il  hérissait de fagots le chemin par lequel son maître devait passer. Quand il allait faire une commission, il restait dehors pendant toute la journée. Devant lui, tout le monde fuyait…

Un jour, un voisin dit au maître:
– En vérité, pourquoi ne chasses-tu pas ce singulier domestique ? Est-il beau, est-il zélé ? Comment peux-tu supporter les odieuses manières d’un être aussi laid ? Je me charge de te trouver un autre esclave sérieux et honnête. Dépêche-toi de vendre celui-ci, au marché. Ne te proposerait-on qu’une obole, accepte-la, et il serait encore payé trop cher.

Le brave homme sourrit et dit:
– Précieux ami, j’avoue que mon esclave est insupportable, mais je lui dois d’être devenu meilleur. Il m’a rendu si patient, que je puis maintenant tout supporter de la part de mes semblables.

SAÂDI, 2013. Vingt-quatrième histoire: l’école de la patience. In: Le Jardin des Fruits. Gallimard, p.47-48. ISBN: 978-2-07-045062-6