Poèmes

Le silence

Takasch avait divulgué un secret à ses gardes, en leur recommandant de ne le confier à quiconque. Ce secret, qui avait mis une année entière à monter de son coeur à ses lèvres, se répandit dans la ville en un jour.

Furieux, Takasch ordonna au bourreau de supplicier les coupables. Mais l’un d’eux dit au prince: – Toi seul es responsable de la faute que nous avons commise. Donc, gracie-nous ! Puisque tu n’as pas su arrêter le fleuve à sa source, ne cherche pas à l’endiguer quand il inonde le pays. Charge un gardien de veiller sur tes bijoux, mais ne charge personne de veiller sur ton secret.

Tu es le maître de toute parole que tu n’as pas encore prononcée; une fois qu’elle est sortie de ta bouche, c’est toi qui es son esclave.

Lorsqu’un diable s’est évadé de sa prison, aucune prière, aucun ordre ne peuvent le contraindre à rentrer.

Un enfant délie la longe qui retient un cheval indompté, mais cent athlètes seraient incapables de capturer à nouveau ce cheval.

SAÂDI, 2013. Quarante-troisième histoire: le silence. In: Le Jardin des Fruits. Gallimard, p.32. ISBN: 978-2-07-045062-6